Le photographe est toujours en quête de décrocher quelques subsides pour nourrir sa passion et alimenter ses rêves à défaut de moissonner tant bien que mal sa pitance incertaine. J’ai écrit ce texte à l’adresse d’une commission de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes qui dispense annuellement des Aides individuelles à la création et si l’exercice renferme toujours à mes yeux quelque chose d’un peu scolaire, il eut le mérite de clarifier dans ce contexte donné ma perception sur ce qu’il est convenu d’appeler, en Occident, le paysage. Car « la notion de paysage n’existe ni partout ni toujours » souligne le géographe Augustin Berque et la philosophe Anne Cauquelin d’insister : «La notion de paysage et sa réalité perçue sont bien une invention.» Puisqu’il existe en effet des civilisations non paysagères, notamment en Asie. Je suis resté quant à moi attaché à sa définition première, et comme la photographe et peintre Dora Maar : «J’ai ouvert la porte du paysage.»

LE SENS DE LA TERRE
Métaphysique du paysage, géométrie du réel

« Un être privé de la fonction de l’irréel est un névrosé aussi bien que l’être privé de la fonction du réel. »
Gaston Bachelard, « L’Air et les songes » 1943

Quatre décennies de fidélité à la pratique de la photographie n’ont pas entamé la passion que je lui porte depuis presque toujours. Et pour le photographe que je suis, toujours ce goût viscéral, ce besoin d’arpenter le terrain, d’être au monde, les pieds sur terre, à la rencontre des autres et de soi-même.

Seulement voilà, 2020 - année tellurique - est passée par là, avec son cortège de restrictions, sa litanie d’interdits et d’obligations, secouant jusque dans ses fondements l’ensemble de nos rapports humains, affectant brutalement l’interaction sociale, laissant nombre d’artistes dans le sentiment d’un vide sidéral. De ce fait, pour 2021, j’ai provisoirement mis entre parenthèses mes thèmes où le contact rapproché avec les gens est central comme la famille, le corps intime ou le corps associé au sport, ressentant l’impératif d’un autre partage essentiel en ces temps bouleversés : le paysage.

Déjà tout enfant, la géographie m’attirait et l’Histoire, son corollaire, me captivait. Adolescent, j’écrivais aux consulats d’états européens afin qu’ils m’adressent leurs cartes territoriales et routières. Je les contemplais goulûment comme un fétichiste de topographies bigarrées. Ces investigations me procuraient un délicieux sentiment de familiarité avec les pays convoités et par là même me donnait l’élan de me projeter dans les futurs espaces à explorer voire à conquérir. Je planifiais méthodiquement des voyages en Europe avec chaque jour son descriptif, son coût, sa durée, son moyen de transport, ce qui au fond laissait peu de place à l’aventure mais suffisait à nourrir mon imaginaire. Tous ces projets souvent en lien avec des lieux et des faits historiques n’ont bizarrement pas ou peu abouti, ce qui m’a donné le goût de la France.

Cette France que je croyais bien connaître, je l’ai sillonnée en voiture, en train, à vélo, à pied, et même parfois survolée en Cessna 172 et ULM, mais il m’est véritablement difficile de lui accoler un pronom possessif et dire, par exemple, « Ma France », me sentant plus relié au monde - voire à une certaine idée du cosmos - plutôt qu’à un quelconque principe de nationalité. Cependant, paradoxe assumé, à l’instar de certains peintres du 17 è siècle qui ont peu quitté leur cité hollandaise, je ne me suis guère éloigné de cet hexagone, chérissant ses horizons et m’inscrivant peu à peu dans son identité dans une relation presque atavique. En me repenchant sur la carte de France et son territoire, j’ai révisé à la baisse ma prétention d’une connaissance accrue de ses contours et de son «ventre». Habitant de l’Est, mon cœur a toujours vibré à l’Ouest ; bien sûr j’ai traversé jadis les deux Savoies mais je ne garde qu’un souvenir lointain et vaporeux de mes épisodiques passages dans ces régions alpestres pourtant si proches de mon home lyonnais actuel. Et ce sont elles qui paraissent m’appeler aujourd’hui pour une redécouverte en conscience et une exploration ciblée mais approfondie, guidé par le seul instinct, du printemps 2021 à l’été 2022.

Trois plus deux. Trois régions condensées en trois Parcs régionaux, ceux du Vercors, du Haut-Jura et des Volcans d’Auvergne, voilà mon immersion prévue en voiture et en randonnées pédestres échelonnées sur trois semaines chacun en différentes saisons. Forêts, lacs, collines, sommets, plateaux, mais aussi petits et grands villages car je suis plein de tendresse pour ces bourgades typiques dénuées de spectaculaire qui font aussi la France. La Tour d’Auvergne, Laqueuille, Picherande, Apchat, Saint-Lupicin, Choux, Coiserette, Chichilianne, Font d’Urle, Avignonet, autant de noms poétiques qui mettent en mouvement l’homme et le photographe. Et puis deux autres sites déjà approchés et qui m’interpellent à nouveau - pour un séjour de quatre jours chacun. Le 27 décembre 1987, j’ai passé une journée mémorielle à Annecy au bord du lac sur les traces d’un ami suicidé sur un banc au petit matin un mois plus tôt. Une série a émergé, « Le voyage à Annecy », empreinte d’une atmosphère symbolique, fantomatique, et j’éprouve maintenant le désir de retourner sur les rives de ce lac savoyard pour le parcourir de bout en bout, grimper sur ses pentes et goûter à ses horizons mirifiques. Puis, autre ascension, le majestueux Mont- Ventoux dont le sommet chauve et blanc semble toujours enneigé même en plein été. Ce point culminant à la surface lunaire exerce sur mon être une étrange fascination sitôt aperçu même à des dizaines de kilomètres et j’attends le moment favorable pour retourner sur ses flancs, son dôme et ses villages alentours.

L’intérêt artistique du présent projet réside dans le fait d’ajouter une pierre angulaire à un long parcours de prises de vues consacré à ce qu’il est convenu d’appeler le « paysage » et de lui donner une impulsion pour l’édition d’un futur livre. C’est aussi la joie d’empoigner à nouveau mes appareils photo argentiques laissés pour compte ces derniers temps et de les associer à la grande tradition du noir et blanc adoptée depuis mes premiers déclics, même si la pratique de la couleur m’est devenue coutumière depuis 2012. Avec la patience du jardinier et l’inspiration du poète, je désire m’embarquer vers des terres méconnues pour tenter d’en extirper l’énigmatique équation qui unit le foisonnement de la Nature (autant comme objet de contemplation que comme cicatrices d’une terre dégradée par la main de l’homme) et ma présence au monde (le mystère d’être incarné, la révélation de soi).

Si mon appareil photo était un instrument de musique, j’aimerais qu’il dégage des sonorités intimistes qui prêtent à l’introspection. Et qu’il n’y ait rien entre l’âme du photographe et de ce qui en sort. La présence de mon ombre ou de ma main incrustée dans un décor souligne cette quête existentielle, comme une empreinte éphémère qui s’empare des lieux. On voit donc que le paysage n’est pas un sujet en soi, pas plus que le portrait ou la photo de rue la photographie forme un ensemble où tous ces genres se mêlent pour incarner une pensée, celle de l’artiste, danseur et funambule qui cherche et doit trouver la bonne distance, le bon moment, le bon équilibre bref, l’art de saisir, comme ça, magiquement, le « kairos » (la justesse du coup d’œil, le temps du moment opportun, l’intervalle décisif, un instant éphémère).

Mes paysages sont plus des visions reliées entre elles par ce que l’on pourrait nommer « la danse des flots, la majesté des cimes, l’esprit de la forêt et les lumières de la ville ». La pensée poétique de Gaston Bachelard m’accompagne et les quatre éléments seront le fil conducteur en filigrane de ma nouvelle aventure. J’aime photographier les sols et les murs, le plus souvent dans une lumière dure d’été. Ces captures de matière personnifient ma grande et primitive passion, la géométrie qui me ramène au réel.

Je me suis longtemps défié des idées. J’aimerais voir accroché aux cimaises des photographies cristallines exemptes de toute phraséologie comme autant de verbiage stérile qui alimente ma conviction qu’entre le perpétuel débat entre le réel et les idées que l’on se forge, ce sont ces dernières qui doivent s’incliner devant un réel triomphant et laisser la place à ce que Zarathoustra appelle « le sens de la terre ».

Jean-Marc Coudour
Hiver 2021
Pendant une douzaine d’années, j’ai échangé de temps à autre des courriels avec un jeune performeur dont je ne connais encore aujourd’hui ni le visage, ni le prénom mais dont quelques-uns de ses clips entrevus sur la toile m’avaient laissé espérer qu’il ferait un remarquable modèle pour mon travail sur la représentation du corps nu dans tous ses états. Dénicher des personnes qui acceptent le pari de la nudité en matière d’art n’est pas chose aisée, je détenais là une perle, j’insistais délicatement. Partagé entre une adhésion enthousiaste et une noble fin de non-recevoir, il me fit entendre dans une langue franche et élégante qu’il ne pourrait décidément pas franchir le cap dans cette aventure. Mon appareil photo n’attrapa donc pas le bel oiseau qui s’entoura de mystère. Notre correspondance perdura épisodiquement jusqu’à s’édulcorer lentement pour s’estomper dans les limbes de nos activités réciproques.

Hey!

La honte me tenaille, presque autant que ton Atlas héroïque, nu écrasé par le poids de son rocher, ou Ganymède prostré sur la tombe de l'être aimé. Je suis impardonnable. Pas de mon silence, car la vie fait que le manque de temps se généralise, mais surtout de ne pas avoir fait état de mon ressenti à l'artiste que tu es suite à ton invitation.

Pour ma défense, il n'est pas aisé de retranscrire ce que l’on éprouve, et c'est sans doute pour ça que j'ai laissé le temps faire sa besogne, jusqu'à oublier. C'est ça qui est impardonnable. Car un artiste se nourrit aussi des critiques de ses créations, et n'est jamais autant blessé que par l'indifférence. Mon silence n'en était pas. Bien au contraire.

Si certains thèmes de ton œuvre me touchent moins, d'autres au contraire me bouleversent. Et le mot n'est pas galvaudé. Nus héroïques ou Splendides amours, Les Enchaînés et La blessures des arbres... Sans doute parce que tu oses montrer les corps, ceux des arbres et des Hommes, à la fois sensuels et abimés, dans une danse où se mêlent érotisme et fragilité. C'est ce qui me touche. Sans doute parce que ça me parle !

Mais le thème ne fait pas tout, j'en ai conscience. Il y a la saisie de l'instant, l'identification possible aux modèles, la lumière, le grain de la peau, de la vie, le souffle court, celui du plaisir, de la peur, de l'angoisse, de la nature qui murmure grâce au vent et à l'eau...

Plus prosaïquement, j'espère que tu peux en vivre et donc continuer à saisir ces instants, à nous faire frissonner, à nous faire bander, à nous gêner, à nous montrer des détails insignifiants, anodins, laids, un grain de cuir, un naseau simiesque, des griffes crocodiliennes, jusqu'à les rendre beaux.

Merci pour tout ça, et pardon.

Anonynous